Je vous avais promis un texte en prose: le voici. Il pourrait s'apparenter à un cauchemar mais il s'agit en fait d'une histoire morbide qui m'est venu en tête comme ça, sans prévenir (c'est souvent le cas). J'y vois une légère référence au film "Paris, Texas" de Wim Wenders, les amateurs la verront sûrement. Je ne vais pas trop m'étendre, et vous laisse donc lire ce texte.
"Ciboire"
Les lumières s'allument. Ils ont attendu quelques minutes, le père, la mère, assis sur des fauteuils inconfortables, derrière la grande baie vitrée. Mais c'est parti. Les lumières se sont allumées, leur fils va apparaître par la porte située sur la droite. Aujourd'hui, c'est décor de cuisine; tout y est: carrelage blanc étincelant, table en marbre cernée de hauts tabourets, plan de travail avec casseroles, passoires, couteaux et autres ustensiles habituels. Furtivement, la mère jette un regard surpris au père, qui ne le capte cependant pas, se contente de hocher imperturbablement la tête. Nouveau décor, jamais vu auparavant. Dans le fond de la pièce, à droite, la poignée de la porte tourne. La mère retient son souffle, les hochements paternels cessent. Le fils entre. Grand, brun, menton carré et pommettes saillantes, la démarche assurée, ses grands yeux d'un bleu électrique se pose instantanément sur le mur noir face à lui. C'est derrière cette vitre, il le sait, que se tiennent les auteurs de ses jours. Il ne peut les voir mais il sait la réciproque fausse. C'est une tradition, ici: une fois par mois, les familles sont autorisées à venir admirer leur progéniture. En secret, comme toujours, discrètement, derrière une vitre noire. Seulement, comme pour tout secret, des rumeurs ont circulé, et il est désormais de notoriété publique, dans le centre, que les pensionnaires se "montrent en décors naturels" devant leurs parents. Chacun le sait, même les plus demeurés d'entre eux.
Dans la cabine, les respirations n'ont pas repris. L'homme et la femme soutiennent comme ils peuvent le regard de leur fils, inquisiteur quoiqu'un peu indécis. A chaque fois, cette même intensité. Ils savent, pourtant, qu'il ne peut pas les voir; mais comme toujours, c'est ce moment qui leur est le plus difficile: affronter ses yeux. Enfin, le jeune homme se détourne. Derrière le mur, deux soupirs de soulagement. Le plus dur est derrière eux. Le garçon arpente la pièce, semble admirer la tenue du décor, son sens du détail. Il arbore un air appréciateur. Son regard s'attarde sur le plan de travail, puis il tire un tabouret et s'assied dessus, ouvrant haut devant lui un lourd ouvrage de cuisine italienne. Du coin de l'oeil, il cherche la caméra. Il sait qu'il y en a une, il y en a toujours une. Son oeil expert ne met pas beaucoup de temps à la trouver. Elle est là, vainement dissimulée dans le coin du placard, à gauche. Purement figurative. Seulement là pour impressionner, ou faire peur, c'est selon: chacun sait qu'elles ne fonctionnent pas. Son regard soudainement attristé balaye à nouveau la pièce, s'attarde une fois de plus sur le plan de travail, puis il se tourne tout à fait vers le fond noir. Il sait qu'ils sont là, tous les deux.
Dans la cabine, la mère jette un autre regard, mi-surpris mi-apeuré, au père. Celui-ci est tout entier concentré sur son fils, tente de comprendre cette attitude soudaine.
Le garçon sourit largement. Un grand sourire, plein de joie et de tendresse. Un sourire qui contraste avec l'éclat de ses yeux. Ceux-ci brillent d'une lumière terne, celle d'une infinie mélancolie. Un soupçon d'excitation. Il est décidé. Une pointe de regret. Il sait la peine qu'il va générer.
Il se précipite sur le plan de travail, se saisit d'un couteau de cuisine. Dans la cabine, le père se lève d'un bond. La mère porte une main à sa bouche, alarmée. Ils savent qu'il n'y a aucun moyen de traverser la baie vitrée. Ils savent aussi que ces temps de visite représentent les seuls instants de répit que peut s'accorder le personnel du centre. Aucune utilité d'appeler qui que ce soit, donc. Horrifiés, ils ne peuvent détacher leur regard de la scène qui se déroule devant eux.
Dans un geste qui semble avoir été répété, le jeune homme tend le bras libre droit devant lui, bande tous ses muscles. Sa main portant le couteau s'abat avec une précision redoutable. Le carrelage étincelant s'orne de taches aussi sombres que nombreuses.
Deux cris retentissent à l'unisson depuis l'autre côté de la baie vitrée.
Deux cris que le jeune homme n'entend plus.